
visionnez l'epk "Sur la Colline" real | windows media
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D'abord, il y a Thomas Winter, trente ans dont six passées à planter des bulbes dans les jardins municipaux parisiens, gueule de gigolo rock et tatoué à la Vincent Gallo, chéri de ces dames, french lover, faux loser, canadien d'adoption, vrai peintre, poète génial et instantané. Dix minutes pour torcher "Je suis", la chanson autofictionnelle de l'année, un hymne crucial pour tous ceux que la vie fait souffrir. Cette ballade ambiguë et vénéneuse à la Stranglers, c'est le côté christique de Thomas: oui, il a bien failli mourir en tournée pour racheter les péchés des autres chanteurs français, pas assez brûlants ni érotiques, trop sages, trop réalistes, trop bien peignés.
Et puis il y a Bogue. L'antidote rêvé à son instable, ingérable, invivable (tous les mots en -able, comme adorable, sont bienvenus) chanteur. Bogue, un type plutôt calme, plutôt sobre, un guitariste du Sud de la France formé au son des Beatles et de Cure, doublé d'un compositeur capable d'imaginer aussi bien une chanson de marin à la Renaud/Miossec ("L'océan") qu'un surf rock tendance Ventures ("French lover") sans qu'on mette un instant en doute l'urgence ou l'authenticité de l'une ou de l'autre. Ca s'appelle le talent.
Entre ces deux énergumènes, une rencontre banale. Puis, instantanément, l'alchimie dont rêvent tous les groupes de rock, un truc improbable, mystérieux, l'alliance de la glace et du feu se mettant soudain à produire la musique et les mots les plus cohérents du monde, une magie artistique qui dessine, déjà, un vrai univers. Leur premier album, plutôt électro-rock, sobrement intitulé "Thomas Winter et Bogue", sort en 2003. Les amateurs de textes crus et de mélodies fortes tombent à la renverse. On croirait entendre de lointains cousins de Taxi Girl et de Gainsbourg. Le clip de "Batifole" ne passe pas inaperçu: un brûlot underground et classé X où Thomas, bras en croix, objet sexuel, s'offre à la lascivité d'Estelle Desanges et Loan Laure, les stars du porno...
2005: après une tournée épique dans toute la France, plus d'une cinquantaine de dates, le festival des Inrocks, une première partie de Renaud au Zénith, le nouvel album est prêt.
Et c'est un choc émotionnel. Une boîte de Pandore d'où s'échappent, quand on l'ouvre, des effluves de Brel, de Piaf, de Ferré, de Bashung, de Suicide, un mal de vivre aussi saignant qu'un coeur tout palpitant arraché à une poitrine, des histoires d'amour sordides qui leur sont arrivés - enfin, surtout à Thomas - de vraies belles chansons aux mélodies qu'on retiendra toute sa vie et un esprit rock'n'roll, sans se forcer, naturellement, à l'anglo-saxonne.
"Amant d'un jour", "toxicomane potentiel", "rêveur amnistié", "écrivain périmé", Winter, ce sombre héros, affine son personnage, entre sens de l'autodérision, art de se plaindre pour mieux ferrer les filles et pur désespoir sexy. Mais il ne se caricature pas, ni ne s'appesantit. Nostalgique, il regrette "la belle époque, quand on s'embrassait sous les portes" dans "Mon beau souci", ballade amère et désabusée à la guitare acoustique. Romantique, il s'imagine "libre comme le vent / (...) Libre excessivement" mais il est vite rattrapé "Sur la colline" par la dure réalité de l'existence: Dieu l'a abandonné; Il lui envoie un asile et des violons pour le consoler. "Et v'là qu'il pleut sur la colline / Les gouttes sont jaunes, c'est de la bibine / Putain de sal' temps, putain de temps gris / J'ai le sang rouge comme les autres, tant pis".
Là, l'auditeur pleure. Car avec Thomas, pas de tricherie ni de faux semblants: on croit sans réserve à tout ce qu'il chante. Peu de chanteurs vous font cet effet-là. Très peu, même.
En 35' 47" (pas de bla-bla), le duo va à l'essentiel: Eros & Thanatos. Musicalement aussi, on est dans l'épure, le dépouillement extrême. Sur onze titres, neuf sont des ballades ou des morceaux mid-tempo poignants qui ne réclament rien d'autre que la voix rauque de Thomas et la chaleur de vrais instruments. Piano-voix sur "Partir", rattrapé in extremis par le lamento d'une trompette, guitares/synthés à la "Bonnie and Clyde" pour "L'amant d'un jour", simplicité d'une guitare acoustique sur "L'amour ma haine".
À la manière d'un Nick Cave, la délicatesse de la musique vient contrebalancer la poésie à vif des paroles. Nous voilà confrontés à l'un de ces albums, rares, qui vous suivent et vous poursuivent longtemps. On en sort pantelant, désemparé. Excité, troublé.
Epilogue
Déjà, le duo impatient parle du troisième album comme s'il existait déjà, "si ça se trouve, on l'enregistrera à Ibiza et il sera complètement différent." Et après? "Après, on fera peut-être de la peinture, ou autre chose." Thomas Winter et Bogue se foutraient-ils du monde? Maintenant qu'on les a, on ne les lâchera pas comme ça.
Florence Trédez